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Après tout, qu’est-ce que la pauvreté ?

Saul Cruz

La pauvreté a toujours été l’un des problèmes les plus répandus dans toute l’humanité. Elle a touché tous les pays et tous les peuples du monde, sans égard pour le sexe, la religion, la race ni l’âge et, alors que nous nous approchons du nouveau millénaire, le problème s’empire. De plus en plus de personnes sont frappées par la pauvreté et le nombre de morts qu’elle provoque est alarmant. Une chose est évidente : les expérimentations économiques réalisées au cours de la dernière décennie n’ont fait que rendre les riches encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres.

Mais, après tout, qu’est-ce que la pauvreté ? Telle que définie par l’Encyclopaedia Britannica, la pauvreté est « le manque des ressources nécessaires à la satisfaction des besoins de base d’une personne en ce qui concerne l’alimentation, le logement, l’habillement et autres nécessités de la vie. Ces besoins peuvent définis de façon précise comme étant ceux dont la satisfaction est indispensable à la survie ou, plus largement, comme étant déterminés par le niveau de vie dominant dans la communauté ». Si c’est effectivement le cas, il semble bien que nous sachions tous ce qu’est la pauvreté et, si nous étions interrogés, nous pourrions répondre en donnant la définition exacte.

Pourtant, j’ose penser que nos définitions sont si saturées par l’influence des médias et si pleines des tendances contemporaines, des justifications philosophiques et des compromis économiques et politiques qu’il est très vraisemblable que nous ne reconnaissions pas la vraie pauvreté quand nous la voyons. Je me demande aussi si nous comprenons vraiment quelque chose à la signification de la pauvreté telle qu’elle est présentée dans les textes bibliques. Dans les meilleurs des cas, nous en sommes venus à accepter la maximisation de certaines caractéristiques de la pauvreté et à en minimiser d’autres qui nous remettent bien davantage en question sur le plan social.

Il incombe à notre responsabilité de chrétiens de remettre en question ce qui est considéré comme normal et acceptable, à la mode et respectable, à la fois en termes de connaissance et de comportement, et d’assumer une perspective critique. Cela est vital dans le cas de la pauvreté. Peut-être est-ce là justement le problème dans ce domaine : nous avons cessé de penser de façon critique ou de réfléchir à nos modes d’action et de les réexaminer. Malgré tout l’argent dépensé et tout le temps consacré, et en dépit des innombrables programmes lancés pour atténuer la pauvreté, actuellement ou dans le passé, il n’a été fait que très de peu de chose pour l’arrêter la ou en inverser la croissance. Donner aux pauvres ce dont ils manquent sur plan matériel, ce n’est pas suffisant. Monter des programmes et des projets répétitifs qui fonctionnent et produisent les éléments et résultats gérables que nous souhaitons, ce n’est pas assez non plus.

Où donc devrions-nous rechercher des réponses ? Jésus peut nous montrer ce qu’est la pauvreté. Réfléchissez aux mots de Matthieu 9:36 : « Mais, en voyant les multitudes, il fut ému de compassion pour elles, parce qu’elles étaient lasses et dispersées (NKJ), affligées et découragées (NAS), harcelées et sans défense (NIV), affaiblies et dispersées de tous côtés (KJV), inquiètes et sans défense (GNB), comme des brebis qui n’ont point de berger. » Ce que Jésus a vu dans cesfoules, ce qui l’a ému de compassion, est réellement significatif. D’abord, les deux mots utilisés pour décrire ce qu’il a vu, eskulménoi et errimménoi, sont si riches que cinq traductions importantes du Nouveau Testament en anglais utilisent huit mots anglais différents pour les traduire. Jésus avait des yeux pour voir et ce qu’il a vu, c’était des foules de personnes en situation de souffrance intense et d’isolement tragique parce que la pauvreté, c’est beaucoup plus qu’un manque de moyens.

En pratique, nous avons observé et appris que toutes ces notions sont vraies et qu’elles s’expriment sous tant de visages horrifiants. Nous l’avons vu dans la mort d’un enfant affamé ou dans l’éruption de problèmes violents au sein de familles qui pensaient avoir échappé à la pauvreté et à ses conséquences parce qu’elles avaient réussi à obtenir plus d’argent ou une maison de meilleure qualité dans un voisinage plus agréable. Nous avons vu que la pauvreté avait de nombreuses causes et conjuguait de nombreuses significations. D’un côté elle peut être la conséquence de la paresse et de la corruption individuelle mais, de l’autre, nous avons appris par notre expérience personnelle qu’il y a des millions et des millions de personnes qui souffrent dans le monde et sont les victimes innocentes de la pauvreté. Ce sont les pauvres qui, en dépit de leur dur labeur, de leur souhait d’épargner et de se préparer à l’avenir et de leur honnêteté personnelle, demeurent piégés dans la pauvreté. Quelle est la raison de cette situation ? Est-ce le péché ? Oui, mais c’est le péché commis contre les pauvres, plutôt que celui qu’ils commettent eux-mêmes.

Pour comprendre la pauvreté, il y a quatre volets distincts que nous devons comprendre si nous voulons faire quelque progrès que ce soit dans l’atténuation de ses conséquences indésirables :

  • Histoire de l’exploitation actuelle ou passée. Est-ce que nous, les Mexicains, sommes si pauvres parce que nous sommes tous paresseux et stupides ? Je ne le pense pas, mais c’est certainement la façon dont on nous considère depuis sept siècles. D’abord, nous avons été dominés pendant deux cents ans par le régime totalitaire aztèque. Deuxièmement, les Espagnols nous ont conquis puis exploités en tant que colonie pendant quatre siècles. Troisièmement, même quand le pays a obtenu son indépendance par rapport à l’Espagne, nous avons continué de vivre pendant un siècle entre la guerre, les invasions et le totalitarisme. Au cours du dernier siècle, nous avons dû vivre sans démocratie, ce que nous avons fini par obtenir cette année (2000) ! Beaucoup de pays ayant aujourd’hui les sociétés les plus migrantes sont victimes de l’exploitation, présente ou passée. Ce sont ces gens-là qui, par désespoir, abandonnent leurs terres natales pour rechercher une vie nouvelle. Qui peut les blâmer de fuir vers ces régions prospères où il semble qu’ils pourront résoudre tous leurs problèmes ? L’origine de tout cela, ce sont les invasions et la conquête ennemies, ou l’anéantissement de l’autorité locale, le démantèlement des systèmes d’éducation locaux pour établir un système colonial ; l’imposition d’une langue étrangère et de valeurs étrangères à des nations qui ont des cultures et des langues diverses, l’oppression de voisins puissants, les gains extorqués par des créanciers appliquant des taux d’intérêt exorbitants ou l’abus pratiqué par des investisseurs étrangers qui ont deux poids et deux mesures en ce qui concerne la main d’œuvre. Un bon exemple de ce dernier point, ce sont ces gens qui, dans leur propre pays exigent d’être traités équitablement et s’attendent à recevoir un salaire juste en contrepartie de leur travail, des services médicaux et sociaux, des fonds de retraite et ainsi de suite, mais qui n’accordent pas le même type d’avantages à ceux qui travaillent pour eux dans un pays du « tiers monde ». Ils leur paient un salaire minimum pour se tailler la part du lion des gains acquis une fois rentrés chez eux puis refusent de réinvestir une partie importante de ces gains dans le pays qui accroît leurs richesses.

  • Isolement. C’est peut-être aujourd’hui la pire preuve de l’exploitation et des abus passés, quand on maintenait les gens dispersés et ignorants parce qu’il était trop dangereux de les voir s’organiser. C’est aussi l’un des symptômes les plus clairs de la pathologie sociale actuelle. On le constate dans l’égoïsme et l’individualisme exprimés, par exemple, dans le désir de tenir les rênes du pouvoir ou de conserver l’exclusivité des établissements d’enseignement. Mais, n’est-il pas contradictoire de parler de foules dispersées ? Le problème d’une « foule dispersée », c’est le manque d’organisation ou de communauté et toutes ses conséquences. Nous, les privilégiés, prenons nos communautés et leurs services pour argent comptant, bien que nous puissions peut-être tout juste nous rappeler qu’ils existent quand nous devons payer des impôts. Les pauvres, au contraire, sont seuls. Encore pis, des gens qui ne sont pas organisés les entourent. Ils vivent sans ordre et sans limites. Imaginez le cas d’une mère seule dont les enfants tombent malades au milieu de la nuit. Son mari a passé la frontière illégalement pour chercher du travail. Elle n’a personne pour surveiller ses enfants, si ce n’est les enfants eux-mêmes. Où va-t-elle trouver un médecin ? Comment peut-elle se rendre à l’hôpital s’il n’y a pas de moyen de transport fiable ? Comment peut-elle passer un appel téléphonique sans service de cabines publiques ? Sera-t-elle en sécurité au milieu du bidonville où elle habite qui est l’un des quartiers les plus dangereux de la méga-cité ? Sera-t-elle violée ou tuée quand elle quittera son bidonville au milieu de la nuit ? Qui peut aider ses enfants ? Au sens propre, cette mère et ses enfants sont « comme des brebis qui n’ont point de berger ». Mais comment en est-elle arrivée là ? Qu’est-ce qui l’a amenée, elle et tant d’autres comme elle, dans ce lieu d’isolement où il n’y a pas de communauté pour la soutenir ? Les communautés se perdent ou s’éteignent à cause de la séparation historique des minorités ethniques par rapport au principal groupe social auquel elles appartiennent. La fragmentation survient quand les groupes ethniques sont limités à des réserves géographiques ou sont forcés de ne vivre qu’avec le même groupe ethnique ou de ne s’exprimer dans leur propre langue qu’à l’intérieur de leur territoire. Cela empêche la possibilité, pour ces peuples, de développer un sens de l’intégration avec le reste de la société et encourage un sens de l’identité limité à leur territoire. L’isolement au sein de leur territoire conduit à un manque de possibilités de s’instruire grâce auxquelles ils pourraient préserver leurs connaissances et leurs traditions et aussi faire traduire des sources d’information fiables dans leur propre langue, comprenant la Bible, des dictionnaires, des cartes géographiques et ainsi de suite. Cette pauvreté culturelle au sein de leur territoire crée également une pression les conduisant à migrer vers l’environnement encore plus isolé des taudis urbains.

  • Manque de choix réels ou d’égalité des chances. Comment les pauvres peuvent-ils entrer en concurrence ou participer dans une société donnée si les valeurs des groupes dominants ou leur langue, leur éducation, leur habillement et ainsi de suite constituent une telle exclusion ? Ils doivent s’en tenir à leurs propres aptitudes bien développées qui ne leur donnent pas de chance réelle d’entrer en concurrence dans leur propre société. Si vous êtes domestique, vous serez toujours traité comme un domestique et vos enfants seront toujours les enfants d’un domestique. Ainsi, s’il n’y a pas de possibilité d’acquérir de nouvelles compétences ou une éducation, les gens adopteront la seule option possible et continueront d’être des domestiques, des serveurs, des porteurs, mais dans une société plus riche où ils seront beaucoup mieux payés pour le même type d’occupation. Cela signifiera de prendre tous les risques que l’on rencontre quand on quitte son propre pays et qu’on devient un étranger en situation irrégulière , en abandonnant sa famille pour des années. Celui qui part devient plus isolé et la famille qui est laissée en arrière souffre encore plus de l’isolement, mais c’est le seul choix. Le fait est que plus vous êtes démuni, moins vous avez de « degrés de liberté », moins vous pouvez faire de choix et on vous laisse encore moins d’options, même en ce qui concerne les besoins quotidiens les plus ordinaires et les plus répétitifs.

  • Manque de pouvoir. Que peuvent faire les pauvres ? Les problèmes que j’ai déjà énumérés sont liés et entrent en interaction. Si vous êtes exploité et isolé, vous ne pouvez pas vous organiser pour combattre l’injustice ou vous préparer pour éviter une terrible catastrophe naturelle. Si vous n’avez pas beaucoup de choix à cause de votre histoire personnelle ou des limitations que votre société élargie vous impose, et si l’ignorance et même la langue et le manque de connaissance de l’amour de Dieu vous maintiennent dans un état tout proche de l’effondrement total, vous êtes sans pouvoir. Si nous, qui ne sommes pas pauvres, subissions les mêmes problèmes, nous pourrions avoir recours à nos communautés naturelles pour demander de l’aide ; nous pourrions nous tourner vers la prière, vers la Bible pour trouver des directives , vers nos pasteurs ou nos conseillers pour trouver le réconfort. Nous pourrions toujours rechercher de l’aide auprès de nos amis et parents qui vivent à une distance raisonnable. Nous pourrions utiliser nos cartes de crédit ou des crédits bancaires, des biens, des assurances, des aptitudes professionnelles bien perfectionnées et ainsi de suite, mais les pauvres, eux, sont sans pouvoir.

Ainsi, sur la base de considérations bibliques / théologiques, de l’apprentissage que nous avons tiré de beaucoup d’autres chrétiens et de notre travail parmi les pauvres au cours de ces quinze dernières années, Armonia* est arrivé à cette définition (une définition de travail provisoire) de la pauvreté, au fur et a mesure que notre connaissance et notre compréhension se sont approfondies :

 

La pauvreté humaine est un état d’isolement, d’injustice et d’impuissance à faire des choix vitaux et libres tel qu’il conduit la vie physique, mentale, spirituelle et sociale des gens à des conditions d’existence indignes et « sous-humaines » qui leur fait courir le risque de perdre tout ce qu’ils ont, y compris leur vie.

 

Toutes ces réalités oppressent les pauvres de telle sorte qu’ils se trouvent piégés dans une boite fermée. Si c’est le cas, que pouvons-nous faire ? Dans Esaïe 1.16-17, nous lisons :

« Lavez-vous et purifiez-vous, ôtez de ma vue la méchanceté de vos actions, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez le droit, ramenez l’oppresseur dans le bon chemin, faites droit à l’orphelin, défendez la veuve. » (verset Segond révisée)

Notre action devrait comporter deux volets :

1. Arrêter de faire le mal. Combattre les conséquences du péché historique, du péché présent et de mes propres péchés contre eux. Nous devons abattre les murs qui oppressent les pauvres à cause du péché et du mal.

2. Apprendre à faire le bien. Nous pouvons leur apporter la bonne nouvelle de l’Evangile de façon à ce qu’ils apprennent à connaître le Dieu qui aime, qui pardonne, qui se sacrifie et qui transforme. Nous pouvons les servir quand nous marchons à leurs côtés. Nous pouvons devenir la famille chrétienne fiable dont ils ont besoin et nous pouvons aussi leur apprendre à vivre dans les communautés et dans la société selon la volonté du Seigneur.

Un moyen supplémentaire de combattre la pauvreté serait de s’organiser avec d’autres membres de notre pays et d’autres pays pour participer à des groupes et à des réseaux d’influence de façon à ce que :

  • Les gouvernements aient à fixer des priorités en ce qui concerne l’éducation, la santé, les transports, l’alimentation électrique et beaucoup d’autres domaines négligés de l’infrastructure économique.

  • Les gouvernements doivent chercher à atteindre le niveau le plus élevé d’investissement cumulé compatible avec la stabilité monétaire et doivent s’abstenir d’utiliser une part excessive des fonds d’investissement pour le secteur public.

  • Les pays en voie de développement deviennent démocratiques.

Au niveau personnel, nous, les chrétiens, devons aussi manifester un comportement chrétien contemporain contre la pauvreté avec des actions telles que :

  • Donner avec générosité (2 Corinthiens 9:10, 11)

  • Donner à ceux qui sont réellement en contact avec ceux qui sont dans le besoin et ont été responsables de leur travail parmi les démunis.

  • Envisager notre propre implication dans une situation de besoin concrète.

Il y a beaucoup d’occasions d’engagements professionnels pour apporter des changements dans la vie des pauvres et glorifier le Seigneur en recherchant des moyens de faciliter le changement social et la transformation sociale chrétienne. Ce que cela exigera plus que tout, c’est que, en suivant l’exemple de Jésus, nous refusions de considérer notre style de vie comme une chose à laquelle nous devrions tenir à tout prix, aussi bonne soit-elle en elle-même. Nous devons être prêts à faire nôtres leurs manques, leurs peurs et leurs problèmes jusqu’à ce que, par la grâce de Dieu, nous puissions leur donner des moyens d’agir par notre vie et qu’il n’y ait plus d’isolement, plus d’exploitation, plus de manque de pouvoir ni de choix, mais une vie abondante en Christ.

*Armonía est un organisme au service de ceux qui sont dans le besoin dans les principales situations de pauvreté au Mexique. Elle est dirigée par des chrétiens mexicains qui possèdent un sens aigu de la responsabilité indigène, en partenariat avec des groupes chrétiens du Royaume-Uni, des Etats-Unis et du Mexique lui-même qui partagent la vision commune d’apporter tout l’Evangile aux démunis.

Saúl Cruz dirige, conjointement avec son épouse Pilar, les ministères d’Armonía au Mexique.

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